dimanche 31 mai 2026

Méritocratie, déterminisme: entre état de fait, idéal et credo

J'aurais pu également inclure libre-arbitre ou égalité des chances dans le titre. Mais on est déjà assez pompeux comme ça.

Contextualisons

Le libre-arbitre ou par extension le pouvoir d'un individu sur sa propre vie est une question intéressante.

D'un côté, une vision de liberté où l'individu se construit, se choisit et dessine ses choix. Et il construit ses victoires : ses récompenses, son statut sont le produit de son travail, de son talent. Cette vision du self-made man glorifié. 

La méritocratie implique que le libre-arbitre existe, l'inverse non. Si l'individu ne fait pas de choix, il n'y a pas de mérite.

D'un autre, une vision mécaniste du monde. Pour paraphraser un philosophe, "Le soleil a beau être très puissant, il n'en décide pas plus sa direction dans l'univers". Et si l'homme était un astre, ses caractéristiques seraient ses origines sociales, c'est le déterminisme social : dis-moi d'où tu viens, je te dirai où tu vas.

S'il fallait élargir le déterminisme pour inclure plus de variables, peut-être glisserait-on également les capacités physiques et intellectuelles de l'individu ? Dont le développement, et parfois même, le caractère inné sont une conséquence du milieu social.

L'existence du déterminisme n'exclut pas que l'individu ait un libre-arbitre mais elle lui retire son impact. Le crédit de sa situation sociale revenant à ses origines, elle efface le mérite et donc la méritocratie.


État de fait

Les deux parties ont leur défenseurs et surtout leurs nuances. Dans le débat populaire, on a souvent l'impression que ceux qui regardent en bas de l'échelon social qu'ils pensent pouvoir atteindre valorisent plus l'idée de mérite, ceux qui regardent en haut de celui-ci penchent vers le déterminisme. Il serait peut être très illusoire de s'imaginer exclu de ces schémas, je plaide coupable.

Dans la richesse, les uns s'attribuent leur mérite en tant que producteurs, les autres leur part s'appuyant sur l'absence de mérite des producteurs.

Il y a indéniablement du vrai des deux côtés que l'on regarde en haut ou en bas de l'échelle sociale. La mobilité est limitée, les efforts moyens mais sincères d'un idiot alcoolique le feront difficilement bouger qu'il soit né au RSA ou né millionaire. Il y a peu de choses qui peuvent arrêter celui se dédie corps et âme à son ascension sociale. Même si la pierre ne tombera jamais bien loin du lanceur, il est clair qu'un fermier du Botswana ne sera pas le prochain Elon Musk. Ou que le sixième rejeton de Bernard Arnault, s'il décidait de l'enfanter, finirait à 25 ans chômeur au RSA.


Idéal

Si tout le monde s'accorde généralement à valoriser le mérite, c'est pratiquement la définition de la chose. On en attribue moins au déterminisme, qui sonne, et à juste titre, comme une diminution du mérite.

Même si je suis tout à fait enclin à reconnaître qu'une société "sur-déterministe" qui maintient la plèbe à sa place, pratique le népotisme et les arrangements entre amis n'est pas souhaitable. Une société "sur-méritante" qui spolierait au nom de l'égalité des chances chaque parent de ce qu'il pourrait apporter à son enfant d'éducation, de capital, de savoir-vivre serait une société tout aussi atroce. Aider l'avenir de ses enfants fait partie de la jouissance essentielle de son capital (sous-entendu de son travail également).

Reconnaissons que nous sommes aujourd'hui probablement plus dans la première situation que la seconde.


Credo

Reconnaître que nous sommes aujourd'hui plus dans une situation de sur-déterminisme ne doit néanmoins pas nous induire dans un schéma absolu. Ce serait de dire qu'il n'existe pas de méritant et que le mérite n'existe pas. Reconnaître le sur-déterminisme et le renforcer en tant qu'état de fait sont deux choses différentes.

J'ai ouvert cet essai par le thème du libre-arbitre à dessein. Car même dans une vision déterministe où "ce que je suis" détermine "ce que je serais", mes croyances font partie de "ce que je suis"... et elles influent énormément sur "ce que je choisis" (de faire). Et si je pense que je n'ai pas d'impact, alors, je ne fais rien. Il y a donc une dimension auto-réalisatrice.

Une société qui voit dans le succès une absence totale de mérite est une société qui finit plus par éradiquer le succès plus que créer le mérite. Ceci par un double jeu, d'un côté premièrement en retirant les incitations économiques au succès par la taxation, d'un autre côté les incitations sociales en rejetant l'idée même du succès ou de la richesse.

Le chemin vers plus d'égalité des chances est probablement plutôt celui qui facilite le succès par l'effort par opposition à la rémunération des rentes. Le succès se favorise par une facilité à agir (entreprendre dans tous les sens du terme) et un accès aux moyens d'actions (savoir au sens large et capital).


samedi 2 mai 2026

Isaac Asimov - Fondation

Ce bon vieux Isaac a laissé quelques traces dans la littérature. Fondation est historiquement son oeuvre la plus connue, même si elle est probablement éclipsée aujourd'hui par Les Robots.

Initialement publiée sous forme de nouvelles, le récit est incroyablement digeste. Si l'on exclut l'univers fantastique, l'ouvrage est dominée par une intrigue politique très forte et pauvre en scènes d'actions. En écrivant ces lignes, je me fais la remarque que les narrations d'action sont finalement assez pauvre en réel action, Le point de ces batailles, combats, escalades épiques peut être souvent résumé à quelques lignes. L'action avance, l'histoire non.

Cette observation m'a d'ailleurs rappelé les premières saisons de Game of Thrones, où le budget demandait peu de scènes d'action, mais le rendu final faisait l'unanimité par rapport aux saisons suivantes.

Les différentes parties de l'histoire étant séparées de plusieurs décennies, la profondeur des personnages reste limitée à celle que l'on pourrait voir sur une nouvelle. Ce côté fractionné en fait également un livre que l'on peut laisser de côté quelques jours sans être perdu à la reprise.

Fondation narre la chute d'un empire galactique prédite par la psychohistoire, une science, créée par Hari Seldon, capable de prédire le future en modélisant mathématiquement les grandes tendances du monde. Il prédit un chaos multi millénaire. La science permettant de prédire le monde, elle permet aussi de l'influencer. Ainsi, sans pouvoir arrêter les forces en jeu, Seldon cherche à éviter un chaos multimillénaire à l'humanité.

Il crée donc la Fondation n°1 sur une planète reculée de la galaxie. Moitié victimes, moitié protagonistes, les membres de la Fondation vont devoir affronter différentes crises, prédites par Seldon, mais desquelles ils sont ignorants. Laissant donc place aux intrigues politiques, ou chaque faction pousse pour ses intérêts et sa vision.

Riche en rebondissement, c'est une lecture très adaptée à l'ère contemporaine questionnant la nature réelle du pouvoir et les limites d'une science toute puissante.

Illustration par Michael Whelan


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